Pouvoir d'achat : malgré les mesures de gratuité, la vie reste chère pour les Congolais
Photo 1 : Vente de vivres à l'étalage sur un marché populaire à
Brazzaville. Photo 2 : Un arrêt de bus bondé.
Il ne manque
pas cependant de mentionner les insuffisances constatées et l'importance des
défis qu'il reste à relever, notamment en matière d'éthique des personnels
médicaux, d'approvisionnement en produits et consommables par la centrale
d'achat, la Congolaise des médicaments génériques (Comeg), et aussi, chez les
patients potentiels. Par exemple, en moyenne 90% des césariennes réalisées
pendant les premiers mois d'observation ne sont pas programmées. « Elles ont
un caractère urgent, parce que les patients attendent que la situation devienne
grave pour se présenter à l'hôpital », déplore Alexis Elira Dokekias.
La gratuité est devenue le maître mot des mesures
gouvernementales, mais bien qu'accompagnée d'une revalorisation des salaires,
elle ne semble avoir eu qu'un effet très limité sur le pouvoir d'achat des
Congolais. Plusieurs personnes interrogées pointent du doigt la cherté des
loyers, du transport urbain, ainsi que l'instabilité des prix de certains
produits de première nécessité comme autant de facteurs contrariant les mesures
préconisées
L'année 2012 devrait arriver avec une nouvelle série de
gratuités, corollaires celles-ci à la mise en œuvre de la nouvelle loi de
finances. Le nouveau budget de l'État prévoit, en effet, des
dispositions fiscales et parafiscales, « dictées par la nécessité »,
afin non seulement de soutenir la création et l'épanouissement des entreprises,
mais surtout de préserver et de renforcer le pouvoir d'achat des
ménages.
Au terme de ces mesures annoncées par le conseil des ministres
le 7 octobre dernier, l'État va se passer désormais des taxes sur la délivrance
de plusieurs pièces administratives. Il s'agit notamment des actes et documents
d'état civil comme l'acte de naissance, la carte nationale d'identité, le
passeport, les copies et extraits d'acte de naissance et l'acte de mariage
civil. Également concernés, les documents établis par les administrations de
justice à l'instar du casier judiciaire, du certificat de nationalité et des
décisions de justice.
D'autres actes sont également devenus gratuits comme les
documents établis par les administrations du commerce (carte de commerçant,
déclarations d'importation et d'exportation, homologation des prix, avis de
solde, autorisations d'exercice, transfert et extension des activités
commerciales) ; par les administrations de transport (permis de conduire,
certificats de jaugeage, de partance et de capacité, fiche de renseignements de
la carte grise, etc.). Enfin, les documents établis par les administrations de
la police, de la gendarmerie et de la santé, l'inscription aux examens et
concours d'État ainsi que les diplômes d'État font eux aussi partie de la gamme
des nouvelles gratuités.
L'on s'interroge cependant sur la capacité de l'administration
congolaise actuelle à appliquer ces mesures. Les rapports de la Commission
nationale de lutte contre la corruption, la concussion et la fraude indiquent
que les services publics sont gagnés par les antivaleurs. Dans ces conditions,
quelles leçons peut-on tirer des gratuités pratiquées depuis quelques années
dans les secteurs de l'éducation et de la santé ?
La gratuité de la césarienne, une expérience
prometteuse
De toutes les mesures de gratuité mises en œuvre jusqu'ici par
le gouvernement, celle de la césarienne et des autres soins gynécologiques de la
femme enceinte est celle à prendre en exemple. Étant la plus récente, elle
semble avoir tiré parti des expériences antérieures. Même si les objectifs ne
sont pas atteints à 100%, il semble que la satisfaction est au rendez-vous au
regard des premières réactions.
Le directeur de l'hôpital de Makélékélé (premier arrondissement
de Brazzaville), Serge Antoine Loussambou, est l'un des premiers responsables
d'hôpitaux à avoir reconnu les progrès réalisés depuis le lancement de cette
gratuité. Avant son lancement officiel par le gouvernement, a-t-il expliqué,
l'hôpital avait procédé à une expérimentation de la décision présidentielle du
25 avril au 6 mai 2011. « Pendant cette période, nous avons pu réaliser
38 césariennes gratuites aux frais de l'hôpital. Il n'y a eu aucun décès, ni de
l'enfant, ni de la mère », indique-t-il. Cette phase a permis au ministère
de la Santé d'évaluer la capacité de prise en charge de l'opération.
« Depuis le lancement de cette gratuité jusqu'à ce jour, l'hôpital a réalisé
près de 200 césariennes pour un seul décès », précise-t-il.
Pour la plupart des praticiens, la gratuité a nettement
amélioré la promptitude du médecin à décider de la césarienne. Il n'est plus
question d'attendre que les moyens financiers soient réunis par la famille avant
de passer à l'acte d'opération. D'ailleurs, depuis le début de sa mise en œuvre
en mars 2011 à travers 34 hôpitaux du pays, la direction générale de la Santé
annonçait plus de 3 000 interventions pratiquées sur 26 000 accouchements
jusqu'à la mi-octobre. « L'étude prouve que la mortalité maternelle a été
significativement réduite. Au regard des chiffres, sur les 3 000 césariennes
réalisées, 4 cas de décès maternels seulement ont été déplorés », rappelle
le directeur général de la Santé, Alexis Elira Dokekias.
Paludisme, VIH/sida, des efforts à
consolider
Pour le VIH/sida, comme pour les formes simples du paludisme
dont la gratuité des soins est pratiquée depuis quelques années, les résultats
sont encore plus mitigés. Le discours officiel estime, en s'appuyant sur les
observations préliminaires, qu'actuellement les cas d'hospitalisation dus au
paludisme ont été sensiblement réduits dans les hôpitaux du Congo. Ceci, aussi
bien pour les formes simples que pour les formes graves de la maladie. Ces cas
auraient diminué de 75% dans le service des soins intensifs de pédiatrie du
centre hospitalier et universitaire de Brazzaville.
Des constats qui contrastent avec les réactions des patients
souvent indignés de la qualité de l'accueil et de la prise en charge dans les
structures de santé. Une opinion répandue parmi le corps professionnel déplore
le flou et le manque d'encadrement théorique dans lequel a été lancée la
gratuité des soins contre le paludisme pour les enfants de moins de 15 ans et
les femmes enceintes.
Quant au VIH/sida, en 2009 on estimait à 72% le nombre de
personnes malades couvertes par le traitement antirétroviral. Il reste, en dépit
des chiffres, que la réalité de terrain - avec des ruptures potentielles des
stocks de médicaments, le difficile accès des centres de soins par les
populations habitant les coins reculés et l'inégale répartition des services de
prévention à travers le pays - implique de fournir de nouveaux efforts.
Des efforts, il en faut aussi davantage dans le secteur de
l'enseignement primaire et secondaire où, en dépit de la suppression des frais
scolaires et droits d'inscription aux examens, la scolarité des enfants reste
encore un poste important des dépenses de la plupart des ménages congolais.
« Il est évident, explique un fonctionnaire et père de famille,
qu'avec la pléthore d'effectifs et la démotivation très manifeste des
enseignants du secteur public, on est obligé d'envoyer les enfants dans des
écoles privées où les droits d'écolage coûtent les yeux de la
tête. »
En effet, comme Gauthier, l'auteur de ces propos, plusieurs
travailleurs abordés à Brazzaville pensent que le gouvernement devrait faire
davantage d'efforts s'il veut réellement baisser la pression ressentie sur le
porte-monnaie des Congolais.
Pourtant, au-delà des mesures de gratuité, l'État congolais n'a
pas cessé de multiplier des gestes en faveur du pouvoir d'achat. En
l'occurrence, en 2011, une nouvelle grille salariale a été mise en œuvre,
revalorisant quelque peu les salaires des fonctionnaires, le salaire minimum
interprofessionnel garanti (Smig) a été revu à la hausse ; de même, les mesures
suspendant les effets financiers suite aux avancements et autres promotions des
travailleurs ont été levées, sans oublier la mesure d'abattement sur les
salaires jusqu'à 30% depuis le milieu des années 1990 également levées depuis
quelques années. Dans le même temps, le gouvernement a versé en quelques années
une trentaine de mois d'arriérés de salaires cumulés depuis le début des années
90.
« Beaucoup de choses ont été faites, mais cela ne représente pas
grand-chose aujourd'hui, avec les coûts du loyer et du transport à Brazzaville.
À elles seules, ces dépenses prennent déjà plus de la moitié de mon salaire.
Ajoutez à cela, la cherté des vivres sur le marché... c'est très compliqué. Le
Congolais ne vit pas, si l'on prend tout cela en considération », estime
Nuptia, une jeune enseignante.
Les demi-terrains alimentent la chronique.
Sur la dérive des transporteurs en commun à Brazzaville, les
commentaires vont bon train, dans les bus mêmes, comme dans les bureaux et les
troquets de la capitale. En l'absence de surveillance adéquate, les itinéraires
de transport en commun proposés par la mairie de Brazzaville sont, au vu et au
su de tous, divisés par trois, par quatre voire même par cinq par des
contrôleurs de bus avides de gains rapides. Ainsi, sur un trajet pour lequel il
devrait payer 150 FCFA, l'usager est obligé de payer le triple, le quadruple
voir le quintuple, à l'aller comme au retour.
Le prix de la course de taxi officiellement fixé à 700 FCFA a
été implicitement multiplié par trois, voire par quatre. Sur ce point, les
usagers brazzavillois sont en passe de perdre un privilège autrefois envié par
des touristes et autres étrangers. Il devient quasiment illusoire pour un
Brazzavillois des quartiers populaires d'obtenir une course de taxi seul
jusqu'au centre de la ville. Pour maximiser leurs gains, les chauffeurs de taxi
les rassemblent à trois ou quatre sur un trajet. Ce qui ne va pas sans créer des
querelles, des pertes de temps et de confort.
De la mise en service d'une société mixte de transport en
commun annoncée depuis plusieurs mois par les autorités de Brazzaville, on parle
de moins en moins aujourd'hui. Alors qu'aux arrêts de bus bondés de travailleurs
et élèves désireux d'arriver à leurs lieux de service et d'apprentissage, on
frôle souvent le ras-le-bol.
De leur côté, les bailleurs de logements, profitant de
l'inexistence de la réglementation dans ce secteur et de la rareté des locations
se laissent aller à une spéculation qui n'arrange que leurs intérêts. « On
est pris en étau, avec des logeurs devenus très difficiles, parce qu'ils
détiennent un produit rare », lance un fonctionnaire apparemment
dépité.
Loin d'être achevé, le combat gouvernemental en faveur du
panier de la ménagère promet encore d'éprouvantes batailles à l'horizon.
Par Jrang An@go.
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